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Faire mieux avec moins

 

Qui n’a pas rêvé un jour, dans son secteur d’activité de réussir le pari de faire mieux avec moins ?
Dans les années 2000 est apparu en France un concept nommé le «lean management» ou gestion de la production fondée sur la rentabilité. Cette modélisation des pratiques japonaises a été déployée dans l’automobile avant de s’imposer dans d’autres secteurs industriels, voire dans les secteurs hospitaliers.
Si la démarche japonaise est imprégnée d’une philosophie participative qui met l’accent sur l’intelligence collective, en France elle ressemble souvent à un simple outil de gestion, imposant des dispositifs standardisés dans une logique de performance à court terme (aboutissant, par exemple, à la création d’indices  «qualité»).
Les expériences d’utilisation du «lean management» dans les hôpitaux publics français n’ont pas été très concluants.

Aujourd’hui, les restrictions budgétaires appliquées aux hôpitaux mettent en danger les professionnels de santé mais également la qualité des soins. Jamais le stress, la souffrance, la vulnérabilité, l’épuisement, le burn-out et le suicide n’avaient impacté aussi dangereusement chaque professionnel de santé.
L’Association Soins aux Professionnels de Santé (SPS) dévoilait en 2017 les résultats d’une étude sur le thème «suicide et professionnel de santé». Les chiffres parlent d’eux mêmes :

  • ¼ des soignants interrogés ont déjà eu des idées suicidaires du fait de leur travail au cours de leur carrière.
  • Les soignants interrogés sont plus de 40% à connaître autour d’eux, un confrère qui a fait une tentative de suicide. Chaque professionnel de santé rapporte en moyenne 2,5 tentatives dans son entourage, dont la moitié a abouti à un décès.
  • Depuis la mise en place en novembre 2017 d’une plateforme téléphonique dédiée à cette problématique, 1800 appels de professionnels de santé ont été enregistrés. Les professions les plus touchées sont les infirmières (33%) puis les médecins (30%), les aides soignants (15%), les pharmaciens( 7%) et les chirurgiens-dentistes (5%).

Vous pensiez peut être que les chirurgiens-dentistes étaient épargnés? Il n’en est rien.
La dernière enquête menée par le Conseil National de l’Ordre en collaboration avec l’Académie Nationale de Chirurgie Dentaire rapporte des chiffres inquiétants : sur 6783 praticiens qui ont répondu au questionnaire, 2378 déclarent être en situation d’épuisement professionnel, soit 35% d’entre eux. Un résultat « sidérant et alarmant » comme le note le Conseil National de l’Ordre.

En dehors des numéros verts spécifiques mis en place par le Ministère de la Santé ou les représentants des professionnels de santé pour répondre à la détresse psychologique de toutes ces professionnels au service des autres, que font les politiques pour améliorer cette situation préoccupante ?

Force est de constater qu’après 2 ans de négociations conventionnelles, la voie empruntée, c’est le moins que l’on puisse dire, n’est pas celle permettant l’épanouissement professionnel du chirurgien-dentiste.
Au delà des belles paroles distillées par les syndicats minoritaires heureux signataires de la convention, leur tentative de nous faire croire à la mise en place d’une dynamique vers une dentisterie moderne, innovante, préventive et conservatrice ressemble à la méthode Coué, mais la réalité est cruelle.
En 1998, Martine Aubry, alors Ministre de la Santé mettait en place la CMUc afin de répondre à la difficulté d’accès aux soins pour les personnes en situation précaire. Les chirurgiens-dentistes devaient consentir à une baisse conséquente de leurs honoraires prothétiques pour 3 millions de bénéficiaires, tout en conservant leurs honoraires libres sur la totalité des actes à entente directe.
En 2019 avec la fusion des plafonds prothétiques de l’ACS avec la CMUc, ce n’est plus 3 millions de personnes concernées mais près de 10 millions, sans anticiper une augmentation assurée de la précarité en France dans les années futures. En 2020, l’application du Reste à charge zéro ou CMUc bis pour l’ensemble des français initiera la fin de notre liberté d’exercice. L’aspect financier du soin primera sur le choix thérapeutique avec l’obligation conventionnelle de proposer à chaque patient une solution RAC zéro.
 “Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent et n’exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail. » Le chirurgien-dentiste, au nom de la solidarité nationale, doit-il en son nom propre, assumer les lacunes du système de recours aux droits et d’accès aux soins ? Et Doit il le faire au détriment de sa santé personnelle et avec toutes les conséquences évoquées ?
Le professionnel de santé n’est pas un ouvrier et le patient une matière première à valoriser par nos outils de travail.
Le «taylorisme» ou le «lean management», méthode tant vantée par nos énarques, n’est pas la solution pour une médecine moderne et de qualité.
En s’obstinant sur cette voie, c’est une régression inéluctable qui est amorcée.

Seul un syndicat qui prône une médecine humaine respectant les professionnels et les patients et non pas technocratique et purement comptable peut changer les choses.

Patrick SOLERA
Président de la FSDL