Replacer le colloque singulier au cœur de nos aspirations.

Depuis quelques mois, chacun d’entre nous se réveille avec une boule au ventre. Depuis quelques années, la chute s’accélère et depuis peu le « jusqu’ici tout va bien » ne nous rassure plus du tout. Si nous tombons depuis un bon moment, la descente aux enfers a débuté le jour où, en tant que soignants, nous avons accepté d’aliéner notre libre choix thérapeutique à une gestion étatique de la santé publique.

Je vais sans doute choquer mais nous avons petit à petit oublié l’unicité de la relation si particulière qui existe entre le praticien et son patient, entre celui qui va soigner et celui qui lui confie sa santé. Cette relation si singulière, nous la perdons décret après décret, convention après convention, loi après loi, pour en arriver au règlement arbitral. Que se passe-t-il de si grave ? Ouvrez les yeux ! Nous nous offusquons tous du plafonnement du prix de la prothèse mais ce n’est qu’un détail ! Ce qui est grave, c’est ce désir d’uniformisation, d’anonymisation du praticien autant que du patient. Chaque acte est devenu une simple référence, un code, normé. Il n’y a plus de place pour l’unicité à tel point que la CCAM, notre livre de chevet, se veut exhaustive !

Relevons la tête et sortons de ce discours sordide d’honoraires, de coûts de revient, de charge fixe ou même de « gagner plus sans travailler plus » car là n’est pas la question. Repensons notre discours et recentrons-le sur la relation praticien-patient, pointons du doigt que chaque traitement n’est pas référençable, n’est pas codifiable car il est unique tout comme le sujet que nous soignons. Le patient est un être humain et n’est pas interchangeable !

Le praticien ne l’est pas non plus. Ce qui se passe avec les réseaux de soins et les centres est terrible car ces systèmes tendent à faire croire que le soignant devient secondaire dans l’établissement de la relation de soin. Tout est mis en œuvre pour nous laisser penser que le soin peut être assimilé à la commercialisation d’un produit manufacturé. Cette situation prend une telle ampleur que nous en venons, nous, soignants, à nous laisser convaincre jusqu’à faire nôtre ce discours. Si, même nous, ne nous rendons plus compte de l’abomination que nous sommes en train d’accepter, qui le fera ?

Je ne vous ai pas encore choqués ? ça va venir… La question sensible est celle de notre dévouement. Sommes-nous dévoués au patient qui nous donne sa confiance ou sommes-nous dévoués à un contrat public de soin ? En quoi la gestion des comptes publics en matière de santé doit venir interférer avec le rapport soignant-soigné ? Sans parler de morale ou d’éthique, avons-nous seulement le droit d’accepter cette situation et est-ce parce qu’elle a toujours existé (ou presque) qu’elle ne doit pas être remise en question ?

Article 4127-209 du Code de la Santé Publique
Le chirurgien-dentiste ne peut aliéner son indépendance professionnelle de quelque façon et sous quelque forme que ce soit.

Je n’ai pas de réponse simple à proposer mais il me semble que la relation de soin est tellement spéciale que ceux qui ne soignent pas ne peuvent la comprendre et avoir conscience de la portée de l’engagement qui lie les protagonistes. La société a voulu légiférer sur cette relation et, à plusieurs reprises, a tenté de la contractualiser. Cette erreur, à mon sens, n’a fait que limiter la portée d’une relation qui n’a pas de limite, relation de confiance intime qui devrait se placer au-dessus des lois qui régissent la société civile.

C’est en ce sens que nous nous devons de réagir, nous nous devons de protéger ce que nous connaissons et que nous seuls comprenons. La santé ne doit pas être commercialisée, ni par l’état, ni par les mutuelles ou les assurances, ni par les soignants ! Nous nous devons de montrer l’exemple et de dire non. Nous ne devons pas ou plus accepter des conditions de travail qui ne nous permettent pas d’honorer nos engagements vis-à-vis de nos patients.

Depuis des années, nous nous trompons d’interlocuteur et avons, à tort, accepté qu’une relation bipartite devienne tri- voire tetra-partite. Sous couvert d’accès aux soins, nous avons dégradé le soin en lui-même, pérennisé des thérapeutiques d’un autre Age au point qu’aujourd’hui nous découvrons le « gradient thérapeutique » qui n’est pourtant que la rationalisation du bon sens.

Certains avant-gardistes osent même mettre en avant le « no post – no crown »… Voulez-vous d’une « couronne » ou d’un « tenon » ? La réponse est simple, mais voulez-vous d’une obturation ? La réponse est identique… Voulez-vous d’une lésion carieuse ou d’une maladie parodontale ? Idem ! Alors c’est du « no treatment » qu’il faudrait mettre en avant.

Nous en venons donc à l’aspect préventif de notre profession. Alors, comment arriver à faire passer cette idée pourtant simple quand le politique érige en Saint Graal de santé publique, l’accès à la prothèse dentaire pour tous ? Quand l’idée de santé est assimilée une prise en charge des conséquences de la maladie et non à la guérison, quel discours peut être entendu ? Aucun ! Nous ne parlons pas le même langage…

C’est pour cette raison que notre discours se doit de changer. Arrêtons de parler de coûts, arrêtons de parler de reste à charge, mais parlons d’humains, de patients, de relation de soin. Oublions les rapports comptables avec les assurances et notre assujettissement à une politique déshumanisante. Revenons à la source de notre métier, souvent de notre choix de vie, cette relation de confiance particulièrement forte qu’est le colloque singulier. Touchons notre interlocuteur au cœur ou aux tripes plutôt qu’au cerveau qui a malheureusement été formaté pour ne comprendre que les chiffres !

Je suis persuadé que tout n’est pas perdu si chacun d’entre nous prend conscience de son rôle et de son devoir car il en va de toute autre chose que de la santé dentaire des Français : la portée de cette remise en cause de la soumission des soignants va et doit aller bien au-delà !

N’oublions jamais que nous sommes aussi, tous, des patients !

 Dr Boris JAKUBOWICZ KOHEN

 





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